Réponse d’un designer à l’article paru le 18 novembre sur le site du journal Le Monde : « parmi les jeunes diplômés en art, seule une petite minorité vit de ses créations » 


Cette semaine, le journal Le Monde publie un article au titre racoleur et clivant sur une thématique peu abordée : le lien entre enseignement et vie professionnelle dans le monde des arts.

Si on peut saluer que le journal réalise un papier sur le sujet, je déplore que le squelette de l’article soit construit sur des généralités vieilles de 20 ans (selon ma propre expérience puisque entré aux beaux-arts en 1998) de 30 ans (puisque mon frère est entré en 90) voire carrément de 50 ans (puisque mon père était aux arts appliqués en 68).

Oui l’insertion professionnelle pour un jeune artiste est un véritable dédale ! Conditions de travail, honoraires, considération, horaires peuvent former un cercle vicieux qui peut dégouter de certaines carrières ou résigner et créer des générations de praticiens frustrés, acariâtres ou paranoïaques. Dégoutés de ne pouvoir vivre de leur art, nombreux sont ceux qui vont devenir enseignant, et on serait en mesure de se demander ce qu’ils vont transmettre aux jeunes générations…? Artiste enseignant > voie de garage ?

J’ai réalisé mes études dans une école qui forment aux métiers du design et plus particulièrement au design graphique. Je précise que je ne parlerai pas des autres filières telles que la musique ou le cinéma, car si des rapprochements peuvent être fait, je trouve réducteur d’assimiler les filières qui sont déjà assez complexes à décortiquer.

1/ Au sujet de l’insertion professionnelle :
Trop d’écoles - Pas assez responsables !

Si l’insertion professionnelle est si douloureuse c’est sans doute qu’il y a trop d’écoles qui promettent des carrières dans ces métiers. Les écoles publiques sont de moins en moins sélectives à leurs concours d’entrée. À mon époque les enseignants ne cachaient plus qu’il fallait remplir les salles pour ne pas fermer l’école. On assiste ainsi à des promos composées de personnes qui sont là par défaut. Certaines écoles privées souhaitent juste remplir le carnet de commande et renoncent à leur responsabilité sur la carrière des étudiants. Si je forme de la mauvaise façon des individus peu motivés, que vont ils devenir sur le marché du travail ?

Enfin, le designer est par définition, contrairement à un artiste qui conçoit selon son propre point de vue, un métier qui relie le client et l’utilisateur. Le designer a pour objectif de comprendre ces différents points de vues. On peut donc dire qu’il n’y a pas de designer sans insertion professionnelle.


2/ Au sujet de la voie royale :
Trop d’étudiants moyens, trop de professionnels égarés

Comme dans toutes les formations, bénéficier d’un environnement de qualité permet de s’épanouir. Arrêtons d’enfoncer des portes ouvertes surtout si c’est pour faire une digression et pondérer ce propos par la suite. 

Bonne école ou bons enseignants c’est important, mais surtout bonne préparation au monde réel ! La réduction à la technique ou au talent est une vision archaïque de nos métiers.

Aujourd’hui, en tant qu’enseignant, je forme à ma pratique le design d’identité visuelle mais je forme également à gagner ! A travers des astuces, des jeux de rôles client/designer, de la préparation à la tarification, de la construction d’une posture, d’une éthique, je forme les jeunes générations à construire leur avenir. Nous sommes nombreux à penser que les nouvelles générations doivent être armées d’un lot de nouvelles compétences, comme le commerce, le business, l’écologie ou le management. Ainsi à compétences techniques équivalentes celui qui sait mener une équipe, qui sait prendre en considération son environnement, qui sait faire un business plan ou un retro-planning aura plus de chance.

Mieux il aura une posture qui lui permettra d’attirer à lui les projets qui lui correspondent.

Acceptons également de former des leaders et non des moutons ! Pour se faire remarquer il faut être remarquable ! On a un vrai problème avec ça dans notre système éducatif car on amalgame cette exigence avec de l’élitisme. Non ! Former dans une direction d’excellence n’a rien à voir avec de l’élitisme. C’est au contraire assumer sa responsabilité face au monde réel.


3/ Au sujet des inégalités homme/femme

Les écoles ne sont plus remplies de vieux hommes aux barbes blanches qui donnent des cours à des garçons en salopettes ! Non ! Les bancs d’écoles sont composés majoritairement de femmes.

Dans ma dernière promo de licence 18/25 sont des femmes.

En Master 6/10 sont des femmes.

Mes collègues sont majoritairement des femmes et les 4 dernières écoles où je suis passé sont dirigées par des femmes. (ESAD Orléans, ETIC Blois, ESAD Amiens, PSVA Paris).

L’égalité des chance n’est pas plus complexe ici qu’ailleurs. Pourquoi les partons du CAC40 sont essentiellement des hommes ? ;-)


4/ Au sujet des différences sociales :
Les filières Art sont-elles des voies de garage ?

Si il est certain qu’accéder à un enseignement supérieur n’est pas à la portée de tous (là encore cela vaut pour toutes les filières, généralité quand tu nous tient) le milieu des écoles du design est tout aussi complexe à pénétrer pour une raison extrêmement simple de mon point de vue : Les filières Art sont considérées comme des voies de garage !

Combien de fois avons-nous assisté au refus de parents de laisser leur enfant choisir ses études au motif qu’il était préférable de faire des études de commerce ou scientifiques ? Encore à notre époque, alors que notre société est bercée par le design, que le marketing est en train de disparaitre au profit du design dans les sociétés les plus avancées sur la planète, nombreux sont ceux qui craignent encore que leurs enfants ne puissent accéder à un certain confort grâce à leurs diplômes. Pire, on préfère envoyer dans des filières qui vont demain totalement disparaitre au profit de l’Intelligence Artificielle.

Y aura-t’il encore des comptables demain ?

Et des enseignants à l’heure où l’on peut tout apprendre d’internet ? ;-)

Pour comprendre cela il faut une certaine culture et ouverture qui est plus facile à trouver dans les milieux ou l’art à sa place, où l’on va au musée, ou l’on lit et où l’on s’ouvre à l’avenir des générations futures.

Je ne saurai dire si un chômeur à moins d’ouverture sur tous ces sujets qu’un entrepreneur qui gagne 10 fois son salaire mais qui n’a pas 1h de son temps pour lui.


5/ Tous au salon START du groupe Le Monde ? Sérieux ???

Construit comme un Pitch de startup aux dents longues, on comprend mieux en fin d’article le but de celui-ci ! Courrez au Salon organisé par le journal pour obtenir vos réponses ! Sincèrement à qui profite le crime ?

Après avoir partagé cet article sur mes réseaux, j’ai de nombreux amis et anciens camarades, ou étudiants qui ont réagi et pris la parole sur le sujet. Nombreux sont ceux pour qui mon point de vue est partagé, mais nombreux sont ceux qui se sentent proches de cet article. 

Je suis d’autant plus remonté contre cet article et contre le journal qui propage une certaine vision de la VDM dans nos métiers.

Vie de merde, inégalités sociales, inégalités des chances, de la mixités, discrimination, renonciation, critiques, …

On remercie le journal et on fait le plein de déprime avant d’aller faire le plein de gâteaux au supermarché et de fringues chez Zara pour se remonter le moral.


6/ On fait quoi pour changer les choses ?

À aucun moment l’article ne propose de solutions pour changer les choses ! Je pense pourtant que c’est tous ensemble que nous pouvons changer ces mentalités et faire évoluer nos sociétés.

Personnellement pour changer les choses j’utilise une partie mon temps pour transmettre mon métier, ma vision et mes astuces à des étudiants en design.

J’utilise une partie de mon temps pour écrire sur le design dans mon blog.

J’utilise une partie de mon temps pour intervenir en école de commerce pour sensibiliser au rôle stratégique du design dans nos sociétés.

J’utilise une partie de mon temps pour réfléchir à comment fédérer la profession avec l’Alliance Française de Designers.

J’utilise une partie de mon temps pour accueillir des stagiaires et leur donner confiance en l’avenir.

J’utilise une partie de mon temps pour former des jeunes professionnels à devenir de talentueux designers.

Enfin j’utilise une partie de mon temps pour réfléchir à comment construire un discours progressiste pour faire évoluer les mentalités autour de notre métier.


Mettons cet article du Monde de coté et passons tous à l’action ! #Designerc’estgagner